L'extrême-droite tente-t-elle de neutraliser la librairie ?
- Marjorie Lorant
- il y a 4 jours
- 10 min de lecture
Le 9 avril 2026, j’ai lancé une enquête intitulée « Étude sur les comportements d’achat des lecteurices ». Sur les 263 réponses récoltées, un chiffre m’a marqué : près d’un quart des personnes interrogées affirment que leur plus grande frustration lors de leur passage en librairie est de faire face à des rayons désordonnés ou trop denses.
En tant que consultante en librairie, cette exigence de clarté me questionne. Elle exprime un besoin de lisibilité dans un monde saturé d'informations. Cependant, si le besoin en lui-même ne m'interpelle pas, c'est la manière dont le marché s'en empare qui le fait. Je fais ici référence à une tendance que j’ai beaucoup vu sur les réseaux sociaux : l’esthétique Clean Girl.
Née sur TikTok, cette esthétique met en scène une « femme idéale » et fait le culte d’un corps lisse et sans aspérité. Aujourd'hui, cet esthétique sort des écrans pour conquérir nos espaces marchands. On le voit s’installer dans les boutiques de mode conceptuelles aux portants presque nus ou encore des pâtisseries dont la sobriété frôle le vide.
Ce culte de l'espace vide n'est pas neutre : il est le marqueur de la classe bourgeoise. Dans l'histoire sociale, l’accumulation et la densité ont été associées aux classes populaires, tandis que le vide est un luxe qui coûte cher. Le lien avec l'extrême droite se joue sur ce concept de pureté. L'esthétique Clean Girl cherche à purifier l'espace en éliminant le bazar et la couleur ; l'idéologie réactionnaire, elle, cherche à purifier la société en éliminant la diversité culturelle et les modes de vie alternatifs.
Le minimalisme visuel prépare les esprits à accepter un ordre social rigide et exclusif.
Si l’esthétique Clean Girl investit nos espaces pour faire infuser des idées d’extrême droite, qu’en est-il de la librairie ? Historiquement ancrée comme un rempart face aux idéologies totalitaires, elle subit de plein fouet les pressions économiques et politiques de notre époque. Comment ces lieux de culture et de savoir peuvent-ils s’adapter pour continuer de faire bloc face à cette tentative de purification ?
De la quête de contrôle au piège conservateur
Je veux poser une nuance importante ici. Je ne jette pas la pierre aux personnes qui aiment ce style épuré. Moi-même, je le trouve apaisant. En revanche, je critique les créateurices de contenu qui font de ce style de vie, le seul qui soit acceptable, les personnes qui lancent des trends pour juger les tenues des autres femmes.
Pour comprendre comment une tendance visuelle peut inconsciemment – ou consciemment ? – encenser une idéologie conservatrice, il faut revenir à l’origine du mouvement.
La Clean Girl est l’héritière du mouvement Girl Boss des années 2010. Là où la Girl Boss encourageait les femmes à performer dans le système capitaliste par le travail, la Clean Girl, exige une performance de soi totale en imposant une figure universelle : une femme blanche et aisée, mince, au teint parfait, au maquillage invisible, au chignon plaqué au gel, à l’alimentation healthy, adepte du Pilate et du matcha, débarrassée de tout attribut subversif comme les piercings ou les tatouages — une tendance confirmée par l'augmentation des demandes de détatouage ces dernières années. Elles excluent donc, de fait, les personnes LGBTQIA+, racisées, handicapées, grosses ou aux styles alternatifs qui sont ainsi rejeté.es dans le camp de l'indigne.
La discipline ne s'arrête pas aux frontières de la peau. Une fois le corps domestiqué, la Clean Girl applique sa grille de lecture à son environnement et devient souvent une Beige Mom. Les murs de sa maison sont écrus, les objets dissimulés, et les enfants s’habillent avec des tons neutres et jouent avec des cubes en bois, neutres et silencieux même s’il est reconnu que les couleurs sont essentielles à leur développement.
En alliant le mode de vie Clean Girl et Beige Mom, elle réactive malgré elle le mythe de la Tradwife — peu importe les choix de vie de chacun.e : que l'on décide de faire carrière ou de rester au foyer, l'essentiel est que ce soit un choix librement consenti. Ce qui pose problème, c'est que la romantisation de ce mode de vie invisibilise un enjeu de sécurité : l'indépendance financière est le premier rempart des femmes. Sacraliser la dépendance économique, c'est oublier qu'elle prive les femmes des ressources matérielles nécessaires pour se protéger ou quitter un conjoint violent. De plus, cette valorisation de la femme au foyer par la sphère réactionnaire souffre d’un double standard raciste et islamophobe. La tradwife blanche et chrétienne est encensée par l’extrême droite comme le modèle de la respectabilité et de la résistance démographique ; à l’inverse, la femme maghrébine ou musulmane vivant le même quotidien au foyer est criminalisée dans le discours public, essentialisée comme « soumise à son mari » et accusée de « profiter des aides sociales ».
Ces valeurs de distinction par l'uniformisation et le lissage visuel sont l’apanage de la bourgeoisie. Soucieuse de protéger ses privilèges face au risque de déclassement et à la diversité du monde, elle cherche à sécuriser son environnement. Cette quête de contrôle, qui commence par la purification esthétique de l'espace domestique, trouve son prolongement politique naturel dans l'extrême droite. La convergence se fait sur une même promesse : restaurer un « ordre » mythifié, éliminer le conflit et rendre invisible tout ce qui dérange.
La maison étant le reflet de la société, le salon beige de la Clean Girl n’est pas un signe de paix : c’est l’uniforme visuel d’une société qui se fascise. C'est une forme de silenciation déguisée.
Pour que ces idées réactionnaires infusent, elles doivent infiltrer nos imaginaires en s’immisçant partout : dans nos commerces, nos médias mainstream et nos livres. Je ne peux m'empêcher d'y voir le prolongement d'une guerre culturelle menée par la bourgeoisie. Avec des investissements massifs dans le domaine de l'information et de la culture, incarnés par des figures comme Vincent Bolloré, tendraient à mon sens vers un même but : faire en sorte que nos tables de chevet subissent, elles aussi, ce « nettoyage » .
La librairie prise en étau : entre monopole et snobisme
À contre-courant de l'esthétisme Clean Girl, la librairie indépendante incarne à mon sens le lieu de la rencontre, du savoir et de la transmission. Pour réécrire un roman national univoque, la pensée réactionnaire doit s’accaparer ou neutraliser ces lieux de résistance plus ou moins affirmés. Les détruire de front par la censure étant trop visible, la stratégie se fait plus insidieuse : elle avance selon moi sur deux fronts en simultané.
La neutralisation par l'occupation des structures de diffusion
On ne ferme pas les librairies, on en rachète les infrastructures clés. C’est le déploiement de l'empire Bolloré : l'absorption de Lagardère, le contrôle de Hachette, de Relay, la reprise en main idéologique de maisons historiques comme Fayard, ou l'éviction de la direction de Grasset. Ce dernier évènement a beaucoup fait parlé sur les réseaux sociaux, à la télévision, au Festival du Livre de Paris mais est-ce que le soulèvement des auteurices qui ont signé leur départ de la maison suffira à ouvrir les yeux du plus grand monde sur ce qu’il se passe ? Selon moi, les auteurices ont fait leur part.
C’est maintenant aux lecteurices d’agir pour faire porter la voix de l’importance de l’indépendance et du danger que représente l’extrême droite.
La neutralisation par le mépris de classe
Le mépris de classe fait ici le travail de l'extrême droite à notre place. En érigeant des barrières invisibles entre la « grande littérature » et la « sous-littérature » — notamment à travers le dénigrement systématique de la romance et des mangas, genres plutôt lu par les femmes et les classes populaires —, l’élite culturelle opère un tri culturel.
Derrière ce tri, on oublie volontairement que l'accès au livre est une question de capital temps et financier : certain.es n’ont ni les moyens de s’offrir des livres de plaisir, ni le temps disponible après des journées de travail aliénantes. Cette précarité culturelle, l'État a d'ailleurs choisi de l'accentuer récemment en divisant par deux le montant du Pass Culture.
J'y vois plusieurs signaux alarmants :
Une concession au classisme de l’extrême droite, qui n’a cessé de diaboliser ce dispositif sous prétexte que les jeunes s'en servaient pour acheter des mangas.
Alors que ce Pass ramenait la jeunesse en librairie, et face à une génération de plus en plus politisée qui se positionne majoritairement à gauche, y a-t-il eu une crainte du pouvoir ? Est-ce qu’il y a corrélation ? L'hypothèse mérite d'être posée.
En sacrifiant cette aide, on prive les publics les plus défavorisés d’un accès à la lecture à moindre coût, les maintenant sciemment dans l'exclusion alors qu'on avait pourtant les moyens de les inclure.
En alimentant ce snobisme intellectuel et ces barrières économiques, on exclut celleux qui aimeraient pousser la porte d'une librairie mais s'en sentent illégitimes. On brise la solidarité du lieu : les initiés s'enferment dans l'entre-soi, et les exclus se détournent de la culture. En fracturant ainsi le lien social, les lecteurices et les politiques publiques font, ironiquement, le jeu de l’extrême droite en lui abandonnant des pans entiers du lectorat populaire.
Au-delà de cette fracture idéologique, ce désinvestissement culturel se double d'une crise matérielle. Fragilisées par la concurrence des plateformes de commerce en ligne, des surfaces culturelles et l'explosion des coûts fixes, les librairies indépendantes luttent pour leur survie. La vulnérabilité du secteur n'est plus une hypothèse, nous l’avons encore vu récemment avec la mise en redressement judiciaire du groupe emblématique Gibert Joseph.
Quand les conditions politiques et financières mènent ces structures à la faillite, ou que des lieux militants comme Violette and Co ou Les Parleuses sont attaqués dans l'indifférence médiatique, l’extrême droite triomphe sans même avoir besoin d'interdire.
3 idées pour résister
En supposant qu'il y a effectivement une volonté de suppression ou de neutralisation des espaces de pensée critique alors la question n'est plus de savoir si l'esthétique Clean Girl menace la librairie, mais comment nous, libraires, professionnel.les et lecteurices, pouvons résister. J'imagine trois alternatives complémentaires pour barrer la route à cette fascisation, chacune agissant à un niveau différent.
Utiliser les codes Clean Girl à notre avantage
S'accaparer ce minimalisme visuel — notamment en vitrine, là où l'œil du passant est capté — pour y injecter un contenu subversif. Actuellement, les libraires maîtrisent l'art de la vitrine politique, mais je remarque qu’elles sont souvent liées à un événement particulier : en mars pour la lutte pour les droits des femmes, ou en juin pour le mois des Fiertés. Ce calendrier militant est désormais attendu, et donc facilement contournable. Pour être efficace, cette riposte devrait s'installer dans la banalité du quotidien.
Cette révolte quotidienne est selon moi davantage un appel à la solidarité car elle nécessiterait une coordination nationale entre les structures indépendantes. Surtout, pour être réalisable sans crainte, il faudrait que les librairies aient suffisamment de fonds pour faire face aux représailles financières ou physiques de groupuscules d'extrême droite, ce qui, au vu de l’actualité, n’est malheureusement pas le cas de la majorité des librairies indépendantes.
On entend souvent dire que les libraires doivent être neutres. Je trouve cela absurde, la neutralité absolue est une illusion, et, face à la fascisation, le silence devient une forme de consentement passif. S'abriter derrière une fausse neutralité, c'est laisser le champ libre aux idées réactionnaires. Pour autant, je ne jette pas la pierre à celleux qui se taisent : certes, rien n'interdit légalement à une librairie d'afficher son positionnement politique mais il existe néanmoins un frein matériel et psychologique : celui de faire face aux violences et aux intimidations réelles qui menacent les équipes au quotidien.
Réaffirmer l'identité dense de la librairie
La librairie indépendante est, par essence, un lieu de densité, de volume et de découverte. Cependant, pour que cette richesse ne soit plus subie comme un frein par un quart des lecteurices — comme le révélait mon enquête —, l'espace doit être (re)pensé. C’est ici que le travail sur l'implantation des rayons, la signalétique et la fluidité de la circulation devient crucial.
Mon approche consiste à redimensionner les rayons en fonction des ventes réelles et, par extension, de l'appétence concrète de la clientèle locale. Dans un quotidien rythmé par le flux incessant des nouveautés et des retours, il est peut être difficile pour un.e libraire de prendre le recul nécessaire sur l'espace de vente. En analysant objectivement ce qui fait vibrer votre lectorat, on redonne de la place et du confort aux genres qui font vivre le lieu. En y associant une signalétique claire et une circulation repensée, on imagine un espace fluide qui désamorce le sentiment d'oppression et favorise la rencontre. C’est le cœur de mon métier : accompagner les libraires pour transformer la contrainte des mètres carrés en un lieu d'exploration vivant, qui remet les besoins réels de leur clientèle au centre.
Revenir à l'origine du problème et lutter contre
Il s’agit de refaire de la librairie un lieu d'inclusion radicale et de diversité. Pour y parvenir, ma pratique part toujours du terrain : l’accueil et l'espace. En redimensionnant vos rayons en fonction des ventes réelles et en fluidifiant la circulation, le but à long terme est de vous dégager du temps en diminuant la manutention et la gestion des retours. On demande déjà aux libraires d’être multitâches, et je sais qu’un.e libraire qui a du temps, c’est rare.
En concevant un espace de vente fluide et inclusif, mon rôle est de vous redonner de l'air. Ce sera ensuite à vous de décider comment vous tourner vers l'extérieur. Que vous choisissiez d'investir le journal local ou de mener d'autres actions pour toucher celleux qui ne regardent même pas la vitrine, mon travail aura été de vous offrir le temps et l'espace nécessaires pour barrer la route aux discours d'exclusion.
Conclusion
La France, comme de nombreux autres pays dans le monde, traverse une phase de fascisation profonde et inquiétante. L'extension continue de l'empire médiatique et éditorial de Vincent Bolloré en est le symptôme le plus visible. Face à cette offensive réactionnaire, nos librairies indépendantes se retrouvent en première ligne, fragilisées de toutes parts, prises en étau entre la baisse du pouvoir d’achat et le sabotage des espaces.
Pourtant, au cœur de cette crise, il y a, j’en suis persuadée, une lueur d’espoir car la lecture demeure une pratique culturelle et un loisir pour une majorité de Français.es. Pour faire perdurer cette pratique indispensable à la bonne santé de notre société, nous devons rompre avec le purisme intellectuel. Préserver la librairie exige de comprendre les attentes du public contemporain, de décoder ses nouvelles grilles de lecture visuelle et de s'y adapter.
La librairie est loin d’être perdue, mais elle reste en sursis. Pour inverser la tendance, la responsabilité ne peut plus reposer uniquement sur les épaules des libraires et des professionnel.les du livre. Il est urgent de responsabiliser les lecteurices : choisir où l'on achète ses livres est un acte politique quotidien. Plus encore, le défi de notre époque sera de réussir à reconquérir les non-lecteurices, d'ouvrir grand les portes des espaces culturels à celleux que le mépris de classe a tenus éloignés.
L'espace de la librairie doit redevenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un lieu de savoir, dense, vivant et imprenable.

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